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Bédésphère

Les amis d'AAAPOUM

13 avril 2008

La bibliothèque : meuble ou monument ?

Tempête sur les étagères

Biblio_3Dans la colonne de gauche de ce blog il y a un intitulé dans les "catégories" qui me dérange de plus en plus. "La bibliothèque idéale". Le principe est séduisant. Choisir les meilleurs  livres comme on choisit les meilleurs matériaux pour se bâtir soi-même une maison. Réfléchir posément, soupeser, établir des critères et finalement élire. La formule est fréquemment agitée par la presse culturelle à l'aide de numéros spéciaux "les 100 meilleurs titres", dont le public semble friand (moi le premier). Or figer une liste d'œuvre pour dresser "La bibliothèque idéale" m'apparaît de plus en plus comme idiot. Ce n'est pas la subjectivité du choix qui me dérange, je ne vais pas, moi qui suis si souvent de parti-pris, faire le procès de "ceux qui osent prétendre détenir le savoir" et autres piètres sentences causées par un avis divergent qui avance masqué. Non, ce qui m'embête c'est l'aspect définitif, gravé dans le marbre. LA BIBLIOTHÈQUE IDÉALE... ça en impose. Sémantiquement, ça tape dur... Savoir, philosophie, modèle, lignes orthogonales, respect et plumeau à poussière. Je m'imagine bien, dans ma "bibliothèque idéale", marchant d'un pas empreint d'une lenteur sage, la pipe au bec, admirant d'un air satisfait les belles tranches de mes livres si idéaux, choisis avec tant de soin, selon des critères si délicats. Je la montre à mes amis, regardez comme ma bibliothèque est idéale. Vous avez vu comme mes choix sont sûrs, comme mes goûts sont de bon goût ?

PourtantMouscaille2

- les goûts évoluent. Ce qui hier nous apparaîssait comme  indispensable se révèle à la relecture sous une aspect moins exaltant. A certains moments de notre existence des œuvres semblent rencontrer nos propres préoccupations et  à d'autres elles n'ont plus que l'aspect rêche d'une boite vidée de ses œufs...

- il arrive que l'on fasse des découvertes. On se rend compte alors que telle qualité d'un livre prend sa source dans un livre antérieur que notre ignorance nous avait caché. L'idéal se dissout alors comme le cachet effervescent plongé en milieu liquide.

- parfois c'est le contraire, un ouvrage qui nous avait paru assommant profite d'une seconde lecture pour laisser entrevoir la subtilité de ses charmes. Ce cas de figure est moins fréquent, car on a rarement l'envie de relire ce qui nous a été pénible. Cela arrive pourtant, notamment quand l'influence d'une tierce personne se fait insistante.

Des exemples !

Il y a dix-douze ans je ne jurai que par Baudouin. Son Eloge de la poussière avait la valeur d'un manifeste. Je me prélassais à l'ombre de Passe le temps... Récemment, j'ai relu plusieurs de ces beaux albums minéraux. Ils étaient non pas vides, mais leur densité s'était faite pesante. Ils me faisaient moins d'effet, comme les disques qu'on a trop écoutés.

Les trois premiers Prométhéa m'avaient soufflé. Alan Moore m'impressionnait toujours. Quel ambitieux projet ! Quelle maîtrise ! Quels beaux rouages. A la sortie du quatrième j'ai tout relu. Quel ennui ! Quel étalage de connaissances recopiées ! Que de confiture sur un petit bout de pain... Et surtout quelle froideur, quel manque d'émotions...

Continuons sur Moore... pour aller à contresens de la pignolade généralisée. V pour Vendetta. Lu une première fois il y a plus de quinze ans, je retardais le moment de m'y replonger. L'annonce de la sortie d'un film me décida. Dans un premier temps je n'osais pas regarder ma déception dans les yeux... Ce n'était plus le même livre. De subtil il était devenu primitif.

A l'inverse, le Cycle de Cyann m'était tombé des mains au bout de quelques pages... L'année passée, je m'y remets : quel plaisir !

Bref, la bibliothèque idéale c'est une bibliothèque confite dans ses convictions inébranlables, figée dans le vernis. C'est une bibliothèque morte destinée à la décoration. C'est une stèle funéraire. La culture transformée en bibelot.

Jouons

Néanmoins une initiative récente des animateurs du site BD Gest m'a agréablement amusée... Chaque visiteur s'est vu offrir la possibilité de choisir ses 100 séries favorites et ses 100 albums favoris, tous étant regroupés sous la bannière "Indispensables". Ce mot peut toujours être discuté, mais le fait est que d'un simple clic sur un logo en forme de cœur un album sort de l'ombre. Un nouveau clic il y replonge. Un jeu amusant auquel je vous convie ! Outre le fait qu'il incarne bien l'inconstance de nos goûts il permet de passer en revue sa bibliothèque et de se livrer à de grandes considérations. Je n'ai pas fini, mais c'est excitant, comme de sortir tous ses jouets avant de ranger sa chambre.

La bibliothèque photographiée est celle de Nicolas Fouquet, au château de Vaux le Vicomte. Le dessin est de Crumb. C'est un détail de la couverture de Cornélius ou l'art de la mouscaille et du pinaillage, éditions Cornélius, Paris, 2007.

07 février 2008

Walking Dead 4 de Robert Kirkman et Charlie Adlard

Ni dieu, ni césar, ni tribun...

Et si l'humanité se perdait dans l'effort même qu'elle déploie à perdurer ? Dans le volume 4 de Walking Dead, la menace zombie semble reléguée au second plan et ce sont  bien les vivants qui plus que jamais représentent un danger pour eux-mêmes.
AWalkingdeadinsi Rick, personnage central, s'épuise à s'efforcer d'être l'incarnation du héros. Flic déboussolé au début, il désagrège par accoups son capital de sympathie. S'étant érigé en autocrate, son arbitraire et ses erreurs forment boule de neige tout du long de ce recueil. Imaginez un peu que vous soyez dirigés par un bonhomme qui a fait montre de sa faillibilité dès la première planche de l'épisode 1 et qui est encore capable de dire à la page 45 de ce nouveau recueil des énormités comme : "on ira plus vite si on se sépare..." et quelques cases plus loin : "si ça devient trop noir, on retournera chercher la torche...".
Il faut vraiment que ce soit l'aube des morts-vivants pour que l'humanité se choisisse d'aussi piètres dirigeants !

Action et psychologie

En motivant l'action par l'évolution de la psychologie des personnages, le scénariste Kirkman, servi par l'austérité du noir et blanc de Tony Moore et Charles Adlard, réussit un joli cocktail pouvant séduire des gourmets (et des gloutons !) en dehors des fans du genre.
En grattant  les contours de mythes et de questionnements parfaitement américains (héroïsme, légitimité de la violence, port des armes, ségrégation) les créateurs nous offrent un divertissement des plus réjouissants et stimulants  (pour moi le meilleur comic depuis le Daredevil de Bendis et Maleev).
C'est une valeur sûre, la preuve : Arno de chez Pulp's les lisait chaque mois sans attendre leur sortie en recueils !

Walking Dead de Robert Kirkman, Tony Moore et Charlie Adlard, 4 tomes chez Delcourt. Série en cours.

14 novembre 2007

Château L’attente, Linda Medley, Ça et là

  « Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants », certes, mais après ?

156097747701lzzzzzzz Voila, en quelques mots, le tendre projet de Linda Medley, écrire une contrepartie marxisante à la Belle au bois dormant qui démontrerait que les souillons, grouillots et autres petites mains des arrière-plans méritent autant d’attention que leurs aristocrates de maîtres. C’est pourquoi, une fois princesse Belle -cette garce immature- envolée au bout de quelques pages, la vie reprend son cours. Les adjuvants poursuivent leurs aventures, seuls, et quelqu’un prend le temps d’en témoigner. Ainsi, détail rare mais symbolique, le titre de ce récit là ne s'appuie pas sur le patronyme d’un héros, mais sur celui d’un lieu, le Château l’attente. Un lieu jadis admiré, abandonné, puis rénové par les survivants désœuvrés. Tous et toutes, figures secondaires de la littérature de jeunesse et fantastiques, y émigrent pour trouver repos et reconstruire un autre merveilleux, moins épique, quotidien. Entre une cigogne, des elfes farceurs, un bébé monstrueux, sa maman femme battue en fuite ou une armée de bonnes sœurs barbues, autant dire que cette population croissante tient pour beaucoup de l’auberge espagnole. Une richesse humaine particulièrement enluminée par l’approche généreuse des personnages, le temps consacré à les décrire, les écouter converser ou les observer se taire, se soutenir dans l’adversité ou se moquer. Ce Château L’attente est magique, autant pour les mystères qui s’en dégagent que l‘harmonie sociale qui s’y construit. Comble du luxe, l’ouvrage est d’une somptuosité rare, 450 pages avec reliure cousue, marque page en tissu et couverture de grimoire joyeux. Son prix, lui, est extraordinairement bas. Cadeau de noël idéal, divertissement de l’année, les compliments manquent pour en parler. Quoi qu'il en soit, ce récit original peut convaincre quiconque, hermétique à l’heroic fantasy. De la même manière qu’il réussira à coup sûr à réveiller l’amour du genre chez ceux, amateur de bande dessinée, qui s'en sont écartés par lassitude. Magique, à bien des égards.

01 octobre 2007

We are such stuff as dreams are made of...

Par  Stéphane

Theo Je ne sais pas pour vous, mais j’aime beaucoup les citations. J’en ai une petite collection de préférées, souvent d’auteurs de littérature, souvent d’images poétiques. Parmi celles que j’affectionne le plus, il en est une de Shakespeare, tirée de La tempête.
Je tiens énormément à ce morceau de texte pour deux bonnes raison. 1) Je le trouve très beau, 2) Je me dis souvent que c’est en grande partie grâce à lui que j’ai décroché le Bac. En effet, je l'ai utilisé dans ma dissertation de philosophie, mon plus gros coéf,(5) et de loin ma meilleure note à l’exception de celle en sport. J’ai fini avec 10,3 de moyenne, c’est dire l’importance de ce devoir. Pour les curieux le sujet était autour de la notion d’illusion, j’ai eu 12,  je l’ai cité en conclusion et en anglais, ça faisait classe. Depuis, je l’utilise parfois dans mes articles, et à chaque fois que je l’entends, je suis ému.
Franck Le Gall semble partager avec moi une immense passion pour Shakespeare, et beaucoup de tendresse pour ces mots précis. C’est sûrement pour cela qu’il les cite lors de la conclusion, belle et dramatique, du premier cycle de Théodore Poussin (une des trois plus belles œuvres de bande dessinée sur le voyage, l’initiation avec l’Homme de Java et Julien Boisvert). Une série comme il en exite peu, vraiment, avec de l’aventure, des pirates, de la poésie, de la tendresse, et plein de références amoureuses à Kipling, Baudelaire et Shakespeare.

Je la compte parmi mes œuvres fétiches. Or, depuis trois semaines, nous en avons une série complète au magasin : 12 volumes pour 60 euros, soit 5 euros la pièce. Elle n’est toujours pas partie, presque un camouflet pour le libraire que je suis. Nous verrons donc si la magie d’Internet et mon petit laïus nostalgique sauront y changer quelque chose. Car ça me déprime un peu de la voir sur l'étagère sans jamais susciter l'intérêt des clients.

 

04 août 2007

Prince Norman de Osamu Tezuka

Histoire en 3 volumes, sens de lecture japonais, Editions Cornélius,  14 Euros pièces.

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C’est le récit d’une guerre, d’un ultimatum et d’une menace nucléaire ; un synopsis qui évoque immanquablement l’Histoire japonaise du XXème siècle. Mais si, dans cette douce parabole de science fiction qui plante le décor sur la Lune, le prince Norman refuse la reddition – comme le fit l’empereur japonais Hiro-Hito en son temps-, en revanche le juvénile dirigeant a saisi ici toute la mesure de la menace. C’est pourquoi à l’orée du dernier volume la tension est à son comble. Et pour causes, les préparatifs de guerre ne sont pas achevés, les solutions pas encore trouvées, tandis que l’écrasante armée des lézards mugit aux portes du royaume lunaire.



Plus que par l’intrigue, trépidante et nimbée de renvois poétiques aux canons de la science fiction d’avant-guerre, ou plus encore que les résonances politiques et humanistes chers à l’auteur, c’est par la puissance de son traitement esthétique que Prince Norman se démarque. La digestion des références à Walt Disney y apparaît comme complètement achevée ; la réflexion sur l’équilibre entre épure et rigueur du trait poussée à son comble. En effet dans peu de temps, Osamu Tezuka repartira sur les sentiers de l’expérimentation, délaissant d’un coté l’esthétique naïve et raffinée de l’enfance pour la dramatisation par le détail des récits adultes, de l’autre l’obsession du trait pour celle de l’agencement de la page. Prince Norman fait donc partie de ses deux ou trois séries à marquer l’apogée d’une ligne, et d’une époque où le maître est secondé des meilleurs assistants.

Sur le terrain symbolique, Prince Norman éveillera l’intérêt du lecteur intrigué par l’Histoire, car y sont solidement ancrés la fascination et l’espoir qu’ont déclanché l’annonce, en 1960, par le président américain, de l’envoi prochain des premiers hommes sur la Lune. Accouché quelques mois avant l’évènement, Prince Norman partage les rêves des Quatre Fantastiques et du Surfeur d’argent. Emergeant à peu près à la même époque, bien que sur deux continents différents, ces héros répondent aux angoisses du Vietnam, de l’installation de la guerre froide et de la monté en puissance des tensions entre blocs. Durant cette ère où se réveillent les craintes d’une apocalypse nucléaire, le Japon et les Etats-Unis entrevoient, peut-être mieux que quiconque, la possibilité tragique de la bombe atomique ; ils en furent les premiers acteurs. Ce n’est -peut-être- alors pas un hasard si les bandes dessinées de ces deux peuples s’accrochent à la chimère d’un sursaut de l’humanité. (Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que la bande dessinée franco-belge ne défend aucun rêve dans son illustration de cet évènement. Tintin et sa fusée sont certes passionnants, mais témoignent peu des angoisses et des espoirs de cette époque).

Que de bonnes raisons d’essayer ce récit de science fiction d’une grande beauté.

26 juin 2007

Hiroshi Hirata, le chantre du manga historique

Comme le magazine Chronicart n'en a pas voulu, et que sur leur site internet je ne sentais pas pas trop ce format, c'est pour le aaablog. Je profite de la sortie de l'Âme du Kyudo pour faire un portrait de Hiroshi Hirata. Après notre rencontre, à l'Hotel Mercure non loin de la librairie, j'ai vraiment eu la conviction que cet homme avait pour but d'offrir une autre vision de l'Histoire.

Amedukyudov Hiroshi Hirata, c'est le mangaka à l'ancienne. Le type qui n'entre pas en bande dessinée par passion, mais parce qu'il faut bien ramener à souper sur la table et que cela paie mieux que plombier (son premier métier). Inévitablement, ses débuts convainquent peu. Ecrasé, comme tous les aspirants artistes de l’époque, par l'ombre portée d'Osamu Tezuka, Hirata cachetonne dans de piètres contrefaçons de récits pour enfants. Par bonheur, il renonce assez vite au genre et se lance dans l'adulte. Un style unique se forge alors, nourri d'un puissant trait de pinceau, guidé par un geste proche de celui de la calligraphie. Un tracé tout en énergie, d'une perfection dans sa course que seuls un apprentissage et de répétitions acharnées vont parfaire.

Cette rigueur, à rapprocher de celle que le samouraï entretient avec son sabre, permet l'insensé : une imagerie minutieuse et détaillée, pourtant ardue à obtenir avec un outil de cette épaisseur et une exécution rapide. Cette esthétique, en plus d'attester d'une expertise redoutable, participe à construire sa réputation. Il faut dire que sa scénographie complexe s’attarde, dans les moments de maniérisme les plus poussés, jusque sur les brins de paille qui débordent d’une sandale. Quarante années se sont depuis écoulées et fortune n'est toujours pas faites. Néanmoins, son nom rayonne parmi ceux des maîtres, il est devenu le chantre du manga historique réaliste.

Satsuma_3 Cette distinction, cependant, il ne la doit pas qu’à sa performance plastique. Les décors, tuniques et bâtiments sont évidemment mis en valeur par leur exactitude historique, mais cette fidélité, en définitive, beaucoup d'artistes la revendiquent. L’originalité remarquable chez Hirata est à chercher dans le mot, dans le respect des codes sociaux et le discours sur les mœurs de l’époque. Ses samouraïs, eux, ne flamboient pas. Ils endurent, pathétiques. Chose très rare, Hirata brosse des castes de sauvages soumises à l'autorité là où les confrères s'égarent encore dans la fantasme d'un Japon médiéval romantique, habité de guerriers raffinés dont l'élégance n'a d'égale que l'éthique ou la virtuosité.

 

Une vision critique

Harakiri La reconnaissance du public vient véritablement de cette approche peu commune, où l’Histoire sert une critique de l'exercice du pouvoir, de l'oppression et de l'abus de ceux qui gouvernent, aujourd'hui encore. Plus particulièrement, il dénonce l'incapacité de son peuple à remettre en cause l’autorité, sa soumission passive devant l’étiquette et les systèmes de caste. Son message est clair : rien n’est immuable. En fait, il s'insère dans cette critique du système féodal mise en place par le célèbre cinéaste Masaki Kobayashi, tout d’abord dans la trilogie La condition de l’homme, puis surtout dans son Harakiri (seppuku en v.o), grand prix du festival de Cannes en 1963, qui contait la révolte d’un samouraï puis sa vengeance.
Lorsque vous évoquez cette dernière œuvre à Hirata, il s’enflamme. Lui, qui ne répond jamais ouvertement aux questions, qui refuse toute assimilation artistique au point de ne citer que des manuels scolaires comme sources d’inspiration, explose au son de nom Seppuku. « Je l’ai vu plein de fois, je l’ai adapté en manga… ». De toute évidence, le chef d’œuvre du plus rebelle des cinéastes japonais de l’après-guerre (et dont l’insoumission brûlera les ailes) a spécialement marqué l’apprenti mangaka. Il lui a ouvert une voie et donné une âme. De manga en manga, l’ancien prolétaire, qui s’excusait de la médiocrité de ses premiers dessins juste parce qu’il les savait produits à l’aide de crayons et de papier de mauvaise qualité, creuse désormais le sillon de la révolte. Et ses samouraïs, dépeints comme des guerriers esclaves et maîtres à la fois, deviennent les rouages clés d’un échafaudage hiérarchiques qu’ils peuvent abattre à tout instant. Dès lors, le geste héroïque n’est plus celui qui consiste à trancher en deux un alter ego surentraîné et armé jusqu’aux dents. Il devient le courage, pour ce gradé de haut rang, d’admettre sa condition d’esclave et de se révolter.
"Mais alors, cette chose que vous appelez "Honneur du Samouraï" n'est finalement rien d'autre qu'une façade!" dénonçait le héros de Seppuku à un supérieur avant de le mettre en pièces lors d’un combat final. Evidemment, at-on envie de répondre à la lecture des  mangas d'Hirata.

Première partie d'une petite interview dans la suite, la fin sera postée avant la fin de la semaine.

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17 mai 2007

Balles perdues de David Lapham

Malédiction éditoriale

Stray_2046 Imaginez une série noire en BD qui dresse un panorama des Etats-Unis depuis les seventies, ou du moins un panorama de ses marges les plus dérangeantes. Le tout impeccablement découpé, dialogué avec tranchant, dans un noir et blanc de circonstance. Un panorama fait de dizaines de nouvelles se situant à différentes époques, dans lesquelles on recroise des personnages à différents âges. Imaginez que cette œuvre parle de la façon dont la violence contamine la société, comment elle marque les gens et les destins. Imaginez une œuvre digne de la cruelle concision d’un William Irish, de la verve d’un Tarantino, et de la vigueur d’un Scorsese.

Si une telle comédie humaine criminelle existait en BD, cela créerait un raz-de-marée chez les libraires, non ?
Et bien NON.

Car cette série existe.

Elle se nomme Stray Bullets, Balles perdues.

Et Stray Bullets est une série maudite en France. Commencée en 1995 par un encore jeune artiste américain, David Lapham, cette série noire a déjà connu deux débuts de publication par chez nous. La première par Dark Horse France en 1996, la seconde par Bulle Dog en 2001. Ces deux maisons ayant mis successivement la clé sous la porte, les quelques lecteurs français en sont restés à l’épisode 7 (sur les 32 publiés aux Etats-Unis). On peut facilement comprendre pourquoi tant d’amateurs sont passés à côté des Balles perdues... Les Editions Bulle Dog leur avaient réservées une si déplorable présentation... Bulle Dog, une des rares maisons d’édition à penser que l’intelligence doit se cacher, mettait un point d’honneur à faire du moche avec du bon.Ballesperdues02_17012002Ballesperdues01_17012002_2

 

Mais derrière tout malheur il y a quelque chose de positif... Et les habitués de ce blog savent bien où l’on va en venir... Evidemment ! Chez AAAPOUM BAPOUM, vous pourrez découvrir cette excellente série à peu de frais : 12 euros le pack des deux tomes parus (qui correspondent aux épisodes américains 1 à 6, soit près de 200 pages, tout de même !). Il est important de savoir que, même s’il est déplorable que la suite ne soit pas traduite, chaque épisode est une nouvelle qui peut s’appréhender individuellement. Les plus courageux pourront toujours se procurer les épisodes plus récents en anglais, par exemple chez Pulp’s en face !

Pour achever de se laisser convaincre, ceux qui le souhaitent peuvent lire cette sympathique chronique sur Bulledair.com

26 avril 2007

Mérite Maritime de Dubois et Riondet

Une série injustement méconnue

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Ils fument un tabac gras à la fumée lourde, ont, au coin des lèvres, des cigares fait pour être mâchouillés longuement par des mâchoires carrées, et un couteau replié dans la poche arrière du jeans. Dans tous les ports, des femmes les attendent, femmes de pêcheurs, sœurs de matamores gominés, anciennes putes au cœur à la mesure de leur solitude, ils les retrouvent le temps d’une escale, le temps d’une embrouille. 

Le cambouis des machines et la rouille des tôles coincés à l’encoignure des ongles, ils vivent l’errance éternelle des marins, descendants d’Ulysse sur un cargo de fret. 

A bord de « l’Amiral Benbow », se faire arnaquer par la vie est un lot commun, ça donne au moins une raison d’étancher sa soif. Combats de boxe truqués, pavillons de complaisance, boat people et marins embarqués de force, l’équipage croise sur sa route une humanité n’aspirant qu’à l’ailleurs, eux savent que tous les ports se ressemblent. Et ne comprennent le monde que loin de lui, face à l’immensité de la mer. 

En une poignée d’histoires, servis par un dessin solide, épuré, le scénariste de  Simon du fleuve nous parle de nos existences de terriens par l’absence. Corto Maltese et le capitaine Haddock pourraient se croiser dans la cambuse de son cargo, et disserter à l’infini sur les trois sortes d’hommes existant : les vivants, les morts, et les marins. 

Cette série, publiée dans le mensuel « A Suivre », a été retirée du catalogue Casterman depuis quelques années, une pierre de plus dans la tronche du débat sur la gestion de leur fond par les éditeurs… En attendant, Aaapoum Bapoum offre le mouillage à Mérite maritime, embarquement dock 23, ne vous laissez pas déstabiliser par les gueulantes du ‘pitaine, il est toujours ronchon et très à cheval sur la hiérarchie. La série est complète en trois tomes, qui sont en éditions originales (et pour cause, ils n’ont été imprimés qu’une fois). Le pack est à vendre pour 29 euros.

17 septembre 2006

Belle Collection de couvertures

C'était le bon temps

EerieTrès chers clients, amoureux comme nous de cet âge fantastique de la bande dessinée américaine, voici de quoi vous rincer l'oeil en attendant de mieux vous ruiner en magazines dans notre honorable établissement. Devant la difficulté croissante à nous approvisionner en EERIE, CREEPY et VAMPIRELLA - y en a plus nul part, il est fort probable que votre collection ne s'enrichisse plus aussi vite que par le passé ; alors voici de quoi patienter.

Ci contre, un petit avant-goût que j’ai spécialement choisi pour Vlad, particulièrement fasciné, en ce moment, par Jeff Jones (Ici Jones est accompagné sur ce superbe dessin par Vaughn Bode).

05 septembre 2006

Un taxi nommé Nadir, Gilles Tévessin & Romain Multier

Les canons ont la vie dure ; la bande dessinée ne fait pas exception.

Par Stéphane

Couvnadirbleue_1Je me souviens, il y a quelques années, dans l’immense sous sol de la librairie Album du 84 boulevard St Germain, je cherchais une bonne heure et demi durant de l’iconographie sur Paris en bande dessinée à la demande d’Antoine de Caunes, tout droit sorti d’un film où il montrait ses jolies fesses et en pleine préparation de son premier long métrage à la réalisation. Un besoin de documentation jamais assouvi, l’homme connaissant déjà et sur le bout des doigts le moindre des dessins publiés par Tardi. A l’époque, je m’étais dit qu’il y a vraiment peu de bandes dessinées prenant la capitale pour cadre, et m’étais trouvé un peu vexé de n’avoir réussi à exhiber mon savoir devant cette célébrité. Hors depuis, je n’ai jamais découvert de vision originale, novatrice ou intéressante de Paris, elles n’existaient donc pas, ou étaient bien cachées. C’est donc avec un bonheur indicible que j’ai vu débarquer, pour la première fois, une démarche artistique en rupture avec les vingt-cinq ans de cette domination esthétique du maître Tardi ; le pire étant les répétitions vulgaires à l’infini, réalisées le plus souvent par des tacherons de première. Après le splendide Roi cassé de Nicolas Dumontheuil, qui renouvelait en début d’année dernière l’imaginaire et les courbes des tranchées de la première guerre mondiale (un autre de ses terrains de domination), voici Un taxi nommée Nadir, de Gilles Tévessin et Romain Multier, édité par mon vieux pote T.G, qui repeint Paris aux couleurs de ce nouveau siècle. Enfin fini ce noir et blanc des clichés désuets d’une capitale du passé, trop souvent sous-entendue comme à son meilleur - le détestable Amélie Poulain en tête. Là est le grand mérite de cette bande dessinée, évider enfin l’imagerie anachronique et franchouillarde de ville musée, incapable de ce renouveler dans son architecture et dans son imaginaire, les pieds pris dans le béton pavé du vingtième siècle.

En plus d’apporter un peu de neuf esthétique, les deux auteurs dégomment la déjà canonique et pompeuse forme du reportage en bande dessinée initiée par Joe Sacco. Ce dernier certes y excellait, mais là encore il faut voir ce que ces suiveurs ont produit comme déchets. Tévessin et Multier montrent que le documentaire a une histoire, de nombreux modèles à adapter. Proche des portraits de professions réalisés par Alain Cavalier (à la tendresse sublime et récemment réédités chez Arte au passage, mon préféré «la dame lavabo»), leur promenade parisienne en compagnie d’un chauffeur de taxi, as de la conduite et guide de la nuit, ne cherche que la fluidité du récit et des décors, provoque la proximité par l’abondance de variations narratives et d’effets qui se veulent discrets. Novateur à tellement d’égard au point de renouveler dans sa chair la bande dessinée, astucieux dans le détails de la voix et du trait tant et si bien que plusieurs lectures sont nécessaires, joyeux comme un drille et humaniste comme pas deux, ce livre est assurément l’un des plus grands moments éditorial de l’année 2006.