« Tu m’ennuies Thorgal »
Syriane, première case de La cage.
Par Vlad
Thorgal Aegirsson… Son histoire n’a pas disparu de toutes les mémoires. Ce récit est à ce point constitué d’emprunts divers et pétri de mythologie qu’il a fini par faire corps avec cette dernière. Pour les lecteurs de ma génération et sans doute de la précédente, Thorgal, c’était la saga ultime. Dans les temps anciens les vieux avaient la Bible, les cours d’éducation latine et Georges Dumézil. Nous, à l’ère Giscardo-Mittérandienne on avait Thorgal. Ce type avait trop la classe. Il était super balaise avec une épée et à l’arc, sans avoir les deltoïdes boursouflés de Schwarzy. Toutes les meufs, TOUTES, étaient amoureuses de lui. D’ailleurs c’est une fille, Shaniah, qui le souligne la première, dans le tome 5, Au-delà des ombres, où il réussit à revenir des Enfers ET à sauver son épouse (pas comme cette tapette d’Orphée) : «Décidément, la vraie chance des héros, c’est de plaire aux femmes, mortelles ou non». La saga de Thorgal s’achève avec le tome 23, paru en novembre 1997 : le définitif La cage. Ce qui a été publié après en utilisant la renommée de la série n’est qu’usurpation. C’est comme le Dylan d’après l’accident de moto de 1966, ce n’est pas le même, il a été remplacé.
Je m’explique.
Indépendamment des péripéties narrées avec maestria par Van Hamme et Rosinski, il y a une autre histoire qui est racontée derrière les apparences. Une histoire qui trouvait son aboutissement dans La cage et qui, artistiquement, n’admettait pas de suite.
Thorgal, c’est l’histoire d’un homme partagé entre deux destinées, entre deux femmes, entre deux modes de vie. Une fois que c’est formulé, c’est évident.
La blonde et la brune.
La blonde Aaricia est vouée par les dieux (particulièrement par la déesse Frigg) à être la compagne de Thorgal (tome 7, p.32). Elle est l’épouse idéale. Elle est celle que Thorgal doit protéger, celle qui lui prépare ses repas et qui s’occupe des enfants. D’ailleurs ses rivales, les femmes qui convoitent Thorgal (et le lecteur sait à quel point elles sont nombreuses !) en donnent une caricature assez significative. Quelques exemples croustillants :
Shaniah (s’adressant à Thorgal dans le tome 4) :
« Je te propose l’aventure et tu préfères rester accroupi à japper comme un chien battu aux pieds d’une bonne femme qui parvient tout juste à traîner son gros ventre entre la cuisine et son lit !»
Kriss de Valnor (dans le tome 11) :
« Elle n’avait qu’à rester sur son île à tourner dans ses marmites. C’est tout ce à quoi elle est bonne d’ailleurs. »
Kriss encore (s’adressant à Thorgal dans le tome 19) :
« La vérité Thorgal de mon cœur, c’est que tu en avais assez de ta marmaille, de ton lit bien douillet et de ta marmite sur le feu tous les soirs. »
Les auteurs ne faisant rien pour démentir ou rectifier l’image de marque que lui collent ses détractrices, Aaricia passe effectivement le plus clair de son temps à fournicoter dans sa cuisine. Bien.
Et le beau Thorgal, qui fait mine de s’épanouir dans une vie de couple rangée, qui se rêve en bon père de famille, ça ne vous dérange pas un peu qu’il trouve toujours un moyen de se barrer pour des prétextes futiles ? Et surtout… Avez-vous remarqué qu’il n’était pas là à la naissance de son fils Jolan ? Et à la naissance de Louve ? Pas là non plus ! Généralement il en faut moins que ça pour que l’opinion publique ne vous range à jamais dans la catégorie des mauvais pères / mauvais époux !
Mais peut-on vraiment blâmer Thorgal ? Il est vrai qu’il y a d’autres attraits que la paix de l’âtre dans le vaste monde…
Il y a notamment la brune Kriss de Valnor.
Mademoiselle de Valnor est sans conteste le personnage féminin le plus attirant de la série. Celle qui capte l’attention sexuelle du jeune lecteur mâle… Il me semble que je suis d’ailleurs un témoin privilégié : en 1985, lorsqu’est paru Les Archers, j’avais 12 ans. Elle est jeune, belle, intelligente quoique cupide. Elle est la seule qui se place en égale de la gent masculine et non en vassale. Elle est surtout la femme dont on nous promet la nudité depuis fort longtemps, pour attiser notre désir et, par transitivité, renouveler notre intérêt pour la série. En 1985, donc, dans le tome 9, page 20, on a pu voir sa poitrine. En 1986, dans le tome 11, son postérieur galbé nous a été donné à voir (p. 30). Il aura fallu attendre 1993 et le nu intégral des pages 5,6 et 7 du tome 19, pour entrevoir sa toison diabolique. Le plus long strip-tease qu’il m’ait été donné de regarder ! Huit ans. Huit ans pour que la forteresse invisible ne le soit plus.Thorgal en perd d’ailleurs lui aussi la tête. C’est dans cet épisode qu’il S’ARRANGE pour perdre la mémoire.
Et oui !
Vous le feriez-vous ? Demander aux dieux de perdre la mémoire sous le prétexte TORDU de protéger sa chère famille ? Alors que la seule personne qui est à proximité est une garce absolue parfaitement dépourvue de scrupules qui en veut à votre corps et à votre aura ? Okay… D’accord, je vois ce que vous pensez… Peut-être que vous le feriez, mais ne me faîtes pas croire que c’est pour le bien de votre chère épouse et de vos enfants, à l’autre bout du monde !!! Et voilà toute l’affaire : coincé entre son idéal conformiste et ses pulsions sexuelles de plus en plus incontrôlables, Thorgal a trouvé. Il lui a fallu du temps et moult aventures, mais il a trouvé l’unique moyen d’assouvir son désir sans avoir de scrupules ni problèmes de conscience. S’en remettant entre les mains de Mademoiselle de Valnor tout en s’offrant le luxe d’oublier les liens qui le rattachent à son passé, à ses engagements, à son rôle de héros… Il entrevoit un instant le bonheur.
Ce faisant il réalise un double fantasme du lecteur : d’une part, évidemment, faire l’amour avec Kriss, d’autre part dans la même perspective mais plus largement, mettre en pratique toutes ses capacités sans cette retenue frustrante, issue d’une morale dépassée : enfin Thorgal (sous le nom de Shaïgan) va piller, tuer, faire peur, et foutre sur la gueule de tous les minables à qui il épargnait la vie précédemment ! Ça ne dure pas plus de trois albums, mais qu’est-ce que c’est bon !
En plus on peut assister à partir du tome 20 à l’accomplissement du rôle de victime d’Aaricia : bannie, abandonnée dans la neige, tondue, marquée au fer rouge, fouettée, humiliée par sa pire rivale… Ahhh ! Mais ces développements mériteraient une autre notule !
Comme la morale et le bien doivent finalement triompher, on assiste dans le tome 22 à la recouvrance de la mémoire du héros. Il se rend compte de ce qu’il a fait, ça lui permet de prendre de belles pauses douloureuses au clair de lune devant l’océan agité. Ses forfaits accomplis il va retourner chez lui, la nourriture est quand même meilleure, et puis ses enfants sont là-bas. Et la transmission du patrimoine c’est important. De toute façon les maîtresses de cadres-supérieurs vous le confirmeront : ils finissent toujours par retourner chez bobonne : dans LA CAGE, symbole évident de ce que symbolise le mariage pour les auteurs.
Alors elle a mille fois raison, Aaricia, de tenter de culpabiliser un peu son bonhomme dans cet album magistral (tome 23) où pour la première fois depuis qu’elle est gamine (exceptions faites de quelques micro-événements dans le pays Qâ) elle prend des initiatives ! La boucle est bouclée. Il est revenu comme la chatte dans La femme du boulanger. Le cycle sous-jacent est arrivé à son terme.
Quel sens ça a de continuer la série ? Je mentirais si je disais que je n’ai pas lu certains des volumes qui sont parus depuis. Par respect pour des auteurs que j’ai adulés malgré leur indécrottable sexisme, je préfère considérer qu’ils n’existent pas. Lire Thorgal au-delà du tome 23, c’est insulter Van Hamme et Rosinski. Ce n’est pas moi qui suis irrespectueux… Bien au contraire. Il vaut mieux imprimer la légende.
On me dit que Kriss est revenue, et même qu’elle est morte… Je n’écoute pas… Ils m’ont déjà fait le coup de Kriss vieillie une fois, je ne marche plus.
M’ENFIN !!! Aaricia, tu es une princesse viking, merde ! UNE PRINCESSE VIKING ! Pourquoi tu t’es fourvoyée avec ce lâche qui n’assume pas ses choix ? Avec ton tempérament, si tu m’avais choisi on aurait pu faire de grandes choses, nous aurions régné sur les océans, nos noms auraient été murmurés avec admiration et crainte sur tous les continents ! Aaricia, pourquoi as-tu choisi ce lourdaud ? Tu n’étais pas faite pour les marmites ! D’ailleurs je ne suis pas plus moche que lui… Surtout que ça fait un moment qu’il est mal dessiné…
Lire aussi dans nos colonnes La fin justifie le moyen à propos du tome 29.

excellente analyse !
Bravo :)
Rédigé par: Foussa | 14 février 2006 à 11:18
Très pertinent exposé, merci à toi Vlad, je vais me hâter de relire 'La cage'!
Pour oser une conclusion en forme de réflexion philosophique, je dirai que le destin de l'homme libre ne saurait s'accomplir dans les alentours de l'âtre et qu'il aura toujours quelques justifications, si invraisemblables et injustifiables puissent-elles paraître, pour partir à la rencontre des limites de son monde et de ses fantasmes, autrement dit de lui-même.
Rédigé par: V. | 16 février 2006 à 23:28
Comment elle déchire ton analyse, Vlado! Vive les brunes! A bas les casseroles!
Rédigé par: Mandragore | 22 février 2006 à 13:49
Thorgal, un conte darwiniste qui s'ignore hmmm intéréssant... Autrement dit l'opposition Aaricia/Kriss de Valnor serait une métaphore de la célèbre dychotomie maman/putain, celle qui fait se dresser tout un tas de........ questions morales (ah quoi vous pensiez mes cochons !). Dichotomie souligné par cette opposition capilaire si caractéristique qui a aussi permis de lancer la carrière de Lio (Mon dieu et dire que maintenant elle chante prévert )... Vladimir mon ami tu a devant toi un brillant avenir de sociologue. Un admirateur anonyme.
Rédigé par: Foussa 2 | 22 février 2006 à 19:32
Pas mal le coup du dernier paragraphe :-D
Rédigé par: Ali Baba | 25 mai 2006 à 07:20
Que dire alors du dernier tome qui nous montre une facette supplémentaire de la personnalité de Kriss: son attirance pour Aaricia. N'est-ce pas là encore une vision très "masculine" d'un rapport entre 2 femmes?
Rédigé par: Nico | 27 juillet 2006 à 12:51
Je savais qu'il ne fallait pas. Mais je ne me suis pas écouté. Finalement, j'ai voulu leur laisser une chance... J'ai craqué : voyant le dernier Thorgal (n°28 : Kriss de Valnor) chez des amis, je l'ai emprunté et je l'ai lu.
C'est consternant. Graphiquement, cette série n'est plus à la hauteur de ce qu'elle fut depuis un moment, mais là la chute est vertigineuse... Un encrage super bâclé, les visages des protagonistes principaux maladroitement dessinés avec une lassitude criante... En plus j'ai l'impression que c'est la première fois que, dans la saga, le lettrage n'est plus assuré par une main humaine mais par l'informatique et le procédé dans une série histrorique est fort dérangeant car disharmonieux. Mais alors le pompon c'est le "scénario". Les coïncidences sont grotesques, les dialogues à l'avenant et les réactions des personnages incohérentes (par exemple Aaricia laisse giffler son fils sans réagir en planche 18). La scène dénudée sur laquelle Nico a attiré mon attention est parfaitement idiote, raccoleuse et gratuite.
Ite missa est.
Rédigé par: Vlad | 04 septembre 2006 à 18:03
Hello
J'ai trouvé trace de ton blog sur le forum Thorgal.
Personnellement j'ai aimé certains albums après La Cage : j'ai bien apprécié Arachnéa (malgré quelques facilités) et j'ai beaucoup aimé le Mal Bleu (graphiquement et pour le dynamisme du scénar).
...MAIS j'ai été convaincue par ton point de vue ! Quoique je ne puisse en aucun cas regretter la publication du Mal Bleu et d'Arachnéa, je me suis aperçue qu'effectivement La Cage aurait constitué une fin tout à fait convaincante, un point d'orgue pertinent !
Je l'aime bien, cet album, justement parce l'action n'y est pas au centre, et que Van Hamme ne nous assomme pas en retour avec une analyse psychologique des personnages (mais nous laisse conjecturer leurs états d'esprit). Aaricia est à la fois déterminée et indécise, et une telle finesse, un tel anti-manichéisme, est bien digne de Van Hamme. Je ressens encore ce sentiment d'attente qui plane durant toute la lecture...
Et effectivement quand l'attente prend fin, que les amants se retrouvent, la série aurait dû magistralement prendre fin aussi.
Tout ça pour dire que je ne lirai plus cet album de la même façon ;)
Amicalement
Rédigé par: Uba | 12 décembre 2006 à 14:16
Vlad, à l'énervement fatal et induit d'un Roro, n'es tu pas un peu fier d'être ainsi adulé, que dis je Vénéré, par la propre petite fille du Marsupilami ???
Rédigé par: captain swing .......plus franc qu'un modeste.....je sais c'est le ponpon ! | 12 décembre 2006 à 15:20
>Uba : merci de ton attention. Mettre les rieurs de son côté est plus aisé que de convaincre quelqu'un, ce que je n'espérais pas !
>Captain Swing, disons que ce témoignage me fait d'avantage plaisir qu'il ne me gonfle de fierté... Avec ces termes je suis sûr que votre faconde saura nous pondre une de ces facéties dont elle a le secret.
Rédigé par: Vlad | 12 décembre 2006 à 17:25
Tel le faucon à la façon de faconde féconde.
Psssiiittt la facétie fût pondue, CamarVlad, et multiple....
Ronald va te sauver et tout te raconter.....
Rédigé par: captain swing .......est une Buse ! | 12 décembre 2006 à 20:13
"Uba, petite fille de marsu" dixit C.Sw. plus franc-qu'in modeste.......je sais c'est le pompon.
Rédigé par: captain swing ..........bien à propos ! | 14 décembre 2006 à 15:32